Troïlus et Cressida : Shakespeare / Declan Donnellan
Epoustouflant !

Troïlus et Cressida est sans aucun doute, dans sa construction et son écriture, une des pièces les plus déroutantes de William Shakespeare. Et si on hésite tout du long de la pièce entre comédie et tragédie, entre épopée et romance, entre héros et bouffons, c'est qu'en réalité on assiste à tout cela à la fois et qu'on y plonge avec délice tant il est clair que cette pièce-là est une de ces oeuvres monumentales de ce géant de la dramaturgie.
Troïlus et Cressida sont deux jeunes amants dont l'amour a pris corps au coeur même de Troie assiégée par les troupes grecques, menées par le grand Agamemnon et venus jusque sous ces remparts pour reprendre Hélène à Paris et la rendre à Ménélas. Ainsi la toile de fond de cette pièce est-elle formée par la foule étincelante des héros grecs et troyens. Pourtant, loin d'être ici perchés haut sur leurs habituels piédestaux de sentiments purs, Shakespeare s'est plu à les dépeindre, sinon moins glorieux, du moins plus humains, à une distance plus que respectable des Dieux. Agamemnon est un imbécile ; le sage Ulysse est un chef d'état-major pompeux et manipulateur, adepte sournois de l'intrigue et des coups fourrés ; le grand Ajax est une brute épaisse et à la cervelle étriquée ; quant à Achille, le voilà bouffi d'orgueil, aussi vil que vaniteux ; du côté des Troyens, on ne voit qu'une bande de courtisans sans saveur, faisant force courbettes devant cette catin d'Hélène et de laquelle n'émerge en définitive qu'Hector, dont la stature de héros est épargnée comme pour mieux faire contraste ; et la guerre, fut-elle de Troie, en paraît soudain plus prosaïque et son motif plus vulgaire : "Quelle bouffonnerie !, dit Thersite, La cause de tout ce bruit, c'est un cocu et une putain. Bonne querelle pour dresser les factions jalouses et faire qu'on se saigne à mort !"...
Bien entendu, Troilus assistera à la trahison de Cressida, Patrocle sera tué par les Troyens et Achille terrassera Hector - ici au prix d'une traîtrise indigne d'un héros grec. Mais l'essentiel est ailleurs et que nous donne à savourer ce talentueux metteur en scène qu'est Declan Donnellan - souvenez-vous, Cymbeline (encore Shakespeare), c'était déjà lui - et sa troupe de comédiens, tous magistraux. L'essentiel est, pour emprunter les mots de Donnellan, dans cette "satire imprégnée de sauvagerie cruelle et de fureur brutale qui traite de la guerre en attaquant sa capacité d’enchantement pervers et d’envoûtement, ce qui fait l’essence de la sottise et l’absurdité même de la guerre."
La scène est un simple podium, plutôt étroit, sur laquelle défilent sur un rythme effréné, et devant les spectateurs placés de part et d'autre, troyens en blancs et grecs en noirs. Pour tout accessoire, quelques tabourets carrés, ainsi que le talent immense et la fougue généreuse des comédiens, dirigés magistralement par un metteur en scène dont la sobriété rend hommage à une inventivité tout en intelligence et finesse. Et lorsque Patrocle doit mourir, quand d'aucun aurait sans doute cédé à tel effet spécial spectaculaire à base d'une abondance giclante d'un succédané de ketchup, Declan Donnellan choisit de le faire disparaître derrière les trois boucliers de ses trois assassins qui le trucident en glissant leurs épées dans les interstices aveugles : il est mort, théâtralement - et c'est beau.
Inutile d'en dire davantage, ce sont trois heures tout simplement sublimes et, habitués ou non des salles de spectacle, vous constaterez avec bonheur que ça faisait trop longtemps que vous n'aviez pas été au théâtre.

"Troïlus et Cressida" : Shakespeare / Declan Donnellan
Le Pélican : Strindberg / Gian Manuel Rau
Le pélican était un vampire
Le
pélican, paraît-il, à la capacité de nourrir ses petits avec son
propre sang, au dépens de sa propre vie. C'est ce que prétend la
mère, tandis qu'elle affame ses enfants et les contraints à vivre
dans le froid d'une maison qu'elle s'évertue à ne pas chauffer.
Une mère cynique et brutale qui semble incapable d'amour, deux enfants qu'elle a élevés dans le mensonge, une famille qui se déchire froidement, presque méthodiquement, incapables qu'ils sont de s'éloigner les uns des autres, le fils et la fille proprement vampirisés par leur mère... On sait que l'univers de Strindberg est noir. Gian Manuel Rau, jeune metteur en scène suisse, ne tente rien ici qui puisse apporter un peu de lumière ou de légèreté.
C'est donc dans un décor triste à mourir, l'intérieur pauvre et sans charme d'un petit appartement, et sous une lumière blanche et crue, que les protagonistes de ce drame familial se crachent mutuellement leur ressentiment et leur haine à la figure, et vomissent leur désespoir. Les comédiens n'ont pas la partie facile tant il leur est demandé de peindre noir sur noir, de dire tout dans un détachement cruel, presque insensible à ce qui arrive. Ils s'en sortent mieux que bien : ils sont bons, très bons, et c'est fascinés, pétrifiés, qu'on les suit dans une lente et glaçante descente aux enfers.
Mention spéciale, en outre, à Dominique Reymond qui tient le rôle de cette mère parfaitement indigne et sans pudeur, capable d'alterner tous les registres, de la séduction toute en minauderie au mépris le plus hideux, de la froideur calculatrice à l'obsession maladive, de la soumission à la manipulation, au gré de ses mensonges et de son égoïsme. Voilà qui place la cerise sur le tout et produit au final du théâtre dont on a envie de redemander.
"Le Pélican" : Strindberg / Gian Manuel Rau
L'Ecole des femmes : Molière / Jean-Pierre Vincent
Le petit chat est mort
Arnolphe
n'a d'autre crainte pour lui que de connaître, après tant d'autres
maris dont il lui a plu de railler les cornes, le déshonneur d'être
cocu. Aussi a-t-il pris soin, avant de prendre femme, de façonner
pour son usage "la femme idéale" : il l'a choisie petite fille et,
la tenant cloîtrée, a veillé à ce qu'elle demeure innocente,
c'est-à-dire sotte. En dépit de ces efforts, il découvre alors que
l'innocence a des sincérités tout aussi menaçantes pour le front
d'un mari que la ruse qu'il appréhende tant de l'esprit par trop
dotée d'une femme avertie des choses de la vie.
Cette comédie en alexandrins est, par la langue notamment, une des plus belles réussites de Molière. Jean-Pierre Vincent s'y révèle une fois encore un formidable directeur d'acteurs, aidé en cela par la qualité de ceux-ci. On chante partout le talent de Daniel Auteuil, et on a en cela raison : il excelle à en faire trop et nous régale d'un bout à l'autre d'une pièce où il ne quitte pas la scène. Mais on en oublie de souligner la performance de Lyn Thibault qui campe à la perfection l'ingenuité d'Agnès - ingénue sans doute, mais au demeurant pas si sotte. La comédienne est pour beaucoup dans la réussite de cette mise en scène d'une pièce dont l'objet est avant tout le rire. Et on y rit en effet beaucoup - même si à mon goût, Stéphane Varupenne campe là un Horace un peu en-dessous.
Si vous le pouvez, il faut aller absolument à l'Odeon voir cette pièce - avant le 29 mars -, ne serait-ce que pour voir et entendre Lyn Thibault jouer avec brio la tant savoureuse scène du "petit chat est mort", devant un Daniel Auteuil qui n'en finit pas de tomber magistralement des nues. Sublimement drôle !
Ha ! Molière...
"L'Ecole des femmes" : Molière / Jean-Pierre Vincent
Mais je ne résiste pas à reproduire ici un... non, deux extraits de cette fameuse scène à l'entrée de laquelle Agnès annonce que "le petit chat est mort" en réponse à Arnolphe qui lui demande les nouvelles de la maison, l'ingénue laissant entendre par là qu'il ne s'est en réalité pas passé grand chose durant l'absence de son maître et futur époux qui craint déjà pour ses cornes - pas grand chose, si ce n'est :
Arnolphe
Qu'avez−vous fait encor ces neuf ou dix jours−ci
?
Agnès
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.
Arnolphe, ayant un peu rêvé.
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose.
Voyez la médisance, et comme chacun cause :
Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu
Etoit en mon absence à la maison venu,
Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ;
Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues,
Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement...
Agnès
Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment.
Arnolphe
Quoi ? c'est la vérité qu'un homme... ?
Agnès
Chose sûre.
Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure.
Arnolphe, à part.
Cet aveu qu'elle fait avec sincérité.
Me marque pour le moins son ingénuité.
Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne,
Que j'avois défendu que vous vissiez personne.
Agnès
Oui ; mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi ;
Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.
Arnolphe
Peut−être. Mais enfin contez−moi cette
histoire.
Agnès
Elle est fort étonnante, et difficile à croire.
J'étois sur le balcon à travailler au frais,
Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès
Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue,
D'une humble révérence aussitôt me salue :
Moi pour ne point manquer à la civilité,
Je fis la révérence aussi de mon côté.
Soudain il me refait une autre révérence :
Moi, j'en refais de même une autre en diligence ;
Et lui d'une troisième aussitôt repartant,
D'une troisième aussi j'y repars à l'instant.
Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle
Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;
Et moi, qui tous ces tours fixement regardois,
Nouvelle révérence aussi je lui rendois :
Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue,
Toujours comme cela je me serois tenue,
Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui
Qu'il me pût estimer moins civile que lui.
Et puis, plus loin :
Arnolphe, bas.
Tout cela n'est parti que d'une âme innocente ;
Et j'en dois accuser mon absence imprudente,
Qui sans guide a laissé cette bonté de moeurs
Exposée aux aguets des rusés séducteurs.
Je crains que le pendard, dans ses voeux téméraires,
Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.
Agnès
Qu'avez−vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit
?
Est−ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ?
Arnolphe
Non. Mais de cette vue apprenez−moi les suites,
Et comme le jeune homme a passé ses visites.
Agnès
Hélas ! si vous saviez comme il étoit ravi,
Comme il perdit son mal sitôt que je le vi,
Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette,
Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette,
Vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous...
Arnolphe
Oui. Mais que faisoit−il étant seul avec vous ?
Agnès
Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde,
Et me disoit des mots les plus gentils du monde,
Des choses que jamais rien ne peut égaler,
Et dont, toutes les fois que je l'entends parler,
La douceur me chatouille et là dedans remue
Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue.
Arnolphe, à part.
O fâcheux examen d'un mystère fatal,
Où l'examinateur souffre seul tout le mal !
(A Agnès.)
Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses.
Ne vous faisoit−il point aussi quelques caresses ?
Agnès
Oh tant ! Il me prenoit et les mains et les bras,
Et de me les baiser il n'étoit jamais las.
Arnolphe
Ne vous a−t−il point pris, Agnès, quelque autre
chose ?
(La voyant interdite.)
Ouf !
Agnès
Hé ! il m'a...
Arnolphe
Quoi ?
Agnès
Pris...
Arnolphe
Euh !
Agnès
Le...
Arnolphe
Plaît−il ?
Agnès
Je n'ose,
Et vous vous fâcherez peut−être contre moi.
Arnolphe
Non.
Agnès
Si fait.
Arnolphe
Mon Dieu, non !
Agnès
Jurez donc votre foi.
Arnolphe
Ma foi, soit.
Agnès
Il m'a pris... Vous serez en colère.
Arnolphe
Non.
Agnès
Si.
Arnolphe
Non, non, non, non. Diantre, que de mystère !
Qu'est−ce qu'il vous a pris ?
Agnès
Il...
Arnolphe, à part.
Je souffre en damné.
Agnès
Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné.
A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre.
Arnolphe, reprenant haleine.
Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre
S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.
Agnès
Comment ? est−ce qu'on fait d'autres choses ?
...
L'Ecole des femmes, Acte II, scène V,
extraits.
Homme sans but : Arne Lygre / Claude Régy
Spectateur sans théâtre
Il n'y
a pas de réalité et l'on est seul. L'on vit et l'on meurt seul.
C'est peut-être ainsi qu'on pourrait résumer Homme sans
but. La seule richesse tangible de Peter est monétaire. Comme
chacun de nous, c'est un bâtisseur. Il décide de bâtir une ville,
sa ville et dont les habitants seront ses voisins, son entourage,
les compagnons d'une vie et qui l'aideront à mourir, c'est-à-dire à
ne pas mourir seul. Frère n'est pas son frère. Femme n'est pas sa
femme, ni même son ex-femme. Ils sont ses salariés, payés pour
endosser les rôle du frère et de l'ex-femme dans le théâtre du
monde où se joue sa vie. Tout est mercantile et les relations
humaines ne sont que faux-semblants.
Cette pièce valait sans doute mieux que ce que Claude Régy a décidé de nous présenter et qui donne à penser qu'elle serait en lice au concours de la pièce la plus ennuyeuse du monde. Ou comment à force de vouloir une mise en scène dépouillée, il ne reste rien... sinon l'ennui. Imaginez : pas de décor, sinon un plateau immense et nu ; pas de mise en scène, outre des comédiens immobiles, contraints de déjouer et de dire leur texte dans une absence abyssale d'émotion et avec une lenteur difficilement supportable ; et finalement, pas de théâtre.
On aurait pu éventuellement louer la performance des comédiens, si celle-ci n'était en réalité surclassée par celle de spectateurs pétrifiés par l'ennui et stupéfiés d'avoir osé supporter jusqu'au bout cent cinquante interminables minutes de non-spectacle - mention spéciale étant attribuée à ceux qui, en nombre non négligeable, ont cependant abrégé leur calvaire et quitté la salle. A la fin, il en restait quelques-uns, hagards, soulagés, et en définitive assez peu gênés par l'inévitable torpeur qui accueille le salut des comédiens : applaudissement éparses et à peine polis, pas de rappel, pas même suffisamment d'énergie pour siffler ou huer un metteur en scène dont l'absence aux côtés de ses comédiens pour partager ce difficile moment de solitude est en réalité tout à fait cohérente...
C'est aux ateliers Berthier-Odéon, c'est avec Bulle Ogier et, inutile de faire des ronds de jambes, c'est une sombre daube.
"Homme sans but" : Arne Lygre / Claude Régy
Le Retour au Désert : Bernard-Marie Koltès / Muriel Mayette
C'est
l'histoire d'une soeur et d'un frère, Mathilde et Adrien, qui se
chamaillent comme deux jeunes chiots, qui trop préoccupés par leurs
chamailleries en oublient le reste du monde. Il s'aiment, s'en
veulent de s'aimer, ne se l'avoueront surtout pas et se rendent la
vie insupportable, à eux ainsi qu'à tous les habitants de la
maison. Mais pour eux deux, la vie serait plus insuportable encore
s'il s'agissait de vivre l'un sans l'autre. Qu'importe alors de
savoir ce qui est arrivé jadis à Marie, première épouse d'Adrien et
meilleure amie de Mathilde, morte mysthérieusement. Qu'importe que
Mathieu, le fils d'Adrien, cherche désespérément à s'émanciper.
Qu'importe ce que fait Fatima, la fille de Mathilde, chaque nuit
dans le jardin. Qu'importe Edouard, son fils, ou Marthe, la
deuxième femme d'Adrien, ou Madame Queuleu et Aziz, les domestiques
de la maison. Et qu'importe le qu'en dira-ton dans cette petite
ville de province. Qu'importe même la guerre en Algérie...
C'est une comédie qui sans cesse hésite entre le grinçant et le burlesque. Et la mise en scène hésite également. Et le spectateur hésite à son tour, entre plaisir et ennui, entre rire et désintérêt. Il y a les comédiens, excellents, qui parviennent à donner au texte toute sa puissance. Il y a un décor de carton-pâte aussi imposant que laid. Il y a des instants de fulgurance théâtrale et des effets de mise en scène insignifiants, voire tout à fait timorés. Au final, on ressort avec le sentiment que la Comédie Française aura voulu s'encanailler tout en restant sur son quant-à-soi bourgeois, ne sachant jamais jusqu'où ne pas aller trop loin.
On ne passe pas une mauvaise soirée. On aura simplement du mal à s'en souvenir le lendemain.
"Le Retour au Désert" : Bernard-Marie Koltès / Muriel Mayette
Cymbeline : Shakespeare / Declan Donnelan
Voilà
une comédie de Shakespeare bien peu connue en France, et c'est en
soi un plaisir que de découvrir cette pièce. Lorsqu'en sus c'est
l'excellent Declan Donnelan qui se charge de la mettre en scène et
d'en confier la représentation à une troupe de comédiens anglais
tous sublimes, il y a de fortes chances que le plaisir devienne
bonheur.
Cymbeline est roi de Bretagne. D'un premier mariage, il a une fille nommée Imogène qu'il souhaite marier à Cloten, le fils de sa seconde épouse. Mais Imogène aime et épouse en secret Posthumus, un roturier qui n'aura pas l'heur de plaire au roi ni à son épouse. Posthumus est banni et la fidélité des amants est mise à l'épreuve de leur séparation : suspicions, intrigues, complots et trahisons seront au menu... jusqu'à cet incroyable final dont Shakespeare à le secret où les fils se dénoueront, invitant chacun à pardonner à sa chacune.
Ce n'est pas précisément la meilleure pièce de Shakespeare, ni même sa meilleure comédie. Assez loin de là en vérité. Mais la maîtrise de Donnelan - une mise en scène tendue et inventive, limpide et dynamique, parfois délirante - combinée à la virtuosité des comédiens - qui exercent en toute liberté leur art sur un vaste plateau dépourvu de décor - font que la magie shakespearienne parvient encore à opérer, à nous placer sous son charme et à nous ravir.
Parmi les comédiens, tous excellents répétons-le, il est incontournable de mentionner tout particulièrement la magistrale prestation de Tom Hiddleston. Se glissant alternativement dans les habits de Cloten et de Posthumus, les deux soupirants d'Imogène, aussi dissemblables et opposés que les deux faces d'une même pièce de monnaie, l'aisance et la justesse de sa prestation est aussi géniale qu'époustouflante. C'est toujours un bonheur immense de regarder évoluer de tels comédiens.
Aux Théâtre de Gémeaux, à Sceaux, jusqu'au 25 mars, puis en tournée à Bruxelles, La Hate, Milan, Londres, Moscou ou Madrid...
"Cymbeline" : Shakespeare / Declan Donnelan
Pedro et le commandeur : Felix Lope de Vega / Omar Porras
Du grand théâtre, tout simplement
Ce
vent nouveau qui souffle sur la Comédie Française est un vent frais
et vivifiant et qui hume bon un théâtre pur et sincère, et avec
cette entrée au répertoire de Felix Lope de Vega, auteur espagnol
du XVIIème, avec ce Pedro et le commandeur, cela faisait
en effet bien longtemps qu'on ne nous y avait présenté un spectacle
d'une telle qualité.
Il y a donc d'un côté Pedro Ibañez, jeune paysan respecté d'Ocaña et qui a épousé la très belle Casilda, et de l'autre le commandeur Don Fadrique qui tombe amoureux de la jeune paysanne. De là tout se déroule très linéairement et sur un rythme endiablé, l'amour résistant face au pouvoir, la fidélité s'opposant à la jalousie, l'honneur se dressant devant le droit de cuissage. Douze comédiens survoltés, libres derrière leurs masques, jouent avec visiblement beaucoup de volupté au milieu d'un décor de carton-pâte baroque et enchanteur. Omar Porras nous sert là une bouffonnerie merveilleusement rafraîchissante, nous faisant à l'occasion redécouvrir combien sont grands les comédiens du Français, pour peu qu'on leur laisse la part de plaisir. Que du bonheur !
"Pedro et le commandeur" : Felix Lope de Vega / Omar Porras
Hedda Gabler : Ibsen / Ostermeier
Hedda,
bourgeoise et fille de feu le général Gabler, revient de voyage de
noce au cours duquel elle a découvert l'ennui de vivre avec un mari
que l'on aime pas. Aussi ne l'avait-elle en réalité choisi que pour
la part de mondanité que l'épouser était censé lui apporter, tout
laissant à penser qu'un avenir d'éminent professeur était promis à
Jørgen Tesman. Ce premier renoncement, à l'amour, s'avérera alors
devenir renoncement à la vie, de l'ennui de vivre sans amour à
l'ennui de vivre tout court.
Hedda a des rêves de grandeur et de puissance. Egocentrique et amer, elle aspire à contrôler les autres, en faire les jouets de sa frivolité. Son plaisir est de détruire, étouffer chez les autres ce qui est déjà mort en elle. Mais le sol se dérobe sous elle, les autres ne sont pas à la hauteur de ses aspirations et ce mariage bourgeois qu'elle a fait dans lequel peu à peu elle s'enferme, prise au piège comme un insecte dans une toile poussiéreuse. Car Hedda est une tragédienne qu'on aurait enfermée dans la terne comédie d'une existence bourgeoise, sertie par les convenances et où les grands sentiments et les grandes actions ne peuvent s'épanouir. Il lui faudra donc se détruire elle-même pour pouvoir tout de même continuer d'exister un peu, couronnée de pampres.
Hedda Gabler est un des joyaux du théâtre, un chef d'oeuvre qu'il est facile de massacrer. Roman Polanski avec Emmanuelle Seigner, puis dans une moindre mesure Eric Lacascade avec Isabelle Huppert, s'y sont tour à tour cassés les dents de manière magistrale. Mais Thomas Ostermeier, pur produit du théâtre trash allemand, est sans doute à la fois plus subtil et capable de plus d'excès. Et c'est ce qu'il faut, subtilité et excès, pour donner à voir sans la caricaturer la grandeur dérisoire d'Hedda, et cette pulsion morbide qui la possède et la désespère.
Six comédiens précis et juste évoluent dans un décor limpide planté sur un plateau tournant, une large baie vitrée et aux portes coulissantes séparant l'intérieur - cette prison où s'ennuie Hedda - de l'extérieur - où il lui est impossible de s'évader, parce qu'elle n'en a pas la force. Un immense miroir couronne le tout afin que rien de ce qui est à voir ne puisse échapper au regard. On voit tout, comme des dieux omniscients et qui se régalent à observer leurs créatures s'ébattre et se débattre, vivre et puis mourir. Un spectacle de toute beauté.
"Hedda Gabler" : Ibsen / Ostermeier
Orgie, de Pier Paolo Pasolini
Orgie : même pas mal !
Marcel Bozonnet met en scène Orgie de Pier Paolo Pasolini, au Théâtre du Vieux-Colombier.
L'Homme et la Femme forment un couple. Ils s'aiment, ils font l'amour. Leur sexualité repose sur la rencontre de leurs désirs intimes, de leurs fantasmes. Conscients que les mots ne peuvent dire la vie, l'amour ou la passion, ne peuvent dire leur réalité, ce sont leurs corps qui se parlent, la chair qui s'exprime, qui les expriment et les font sortir d'eux-mêmes, libres enfin. Rien donc que de très commun, si n'était que leur rencontre charnelle se situe dans la sphère domination-soumission, la relation sado-masochiste. Mais peut-être pas. Peut-être leur excitation vient-elle surtout de la transgression morale, et leur plaisir du sentiment de liberté qu'elle procure. Car on était alors à la fin des années soixante, en Italie, tout juste une génération après le fascisme, quand bien des carcans moraux avaient à être abattus et étaient en train de l'être, par des gens comme Pasolini, parmi d'autres.
On en est plus là. D'autres carcans ont été érigés sans doute, mais pas les mêmes. Et ce qui fut subversif - et donc socialement utile - ne l'est plus aujourd'hui, n'est plus qu'une vaine provocation dénuée de sens, comme un adolescent qui montrerait son cul sur un plateau de télévision, l'humour en moins. Car il est généralement admis aujourd'hui que la sphère privée de la sexualité appartient aux adultes consentants, où chacun est libre d'y vivre ses fantasmes selon son bon plaisir. Alors on s'ennuie beaucoup au cours des deux parties de la pièce à regarder ce couple prendre finalement peu de plaisir à leurs jeux un peu trop tristes, tant ils y mettent peu d'allant - l'Homme surtout, la Femme semblant en jouir davantage. D'ailleurs elle va jusqu'où l'Homme n'a pas su, ou pu l'emmener : elle meurt et entraîne avec elle, dans la mort, leurs deux petits garçons.
Seul, l'Homme est alors en quête de ce qui ne saurait exister encore, puisqu'un joueur manque au jeu. Et le jeu devient pervers. La Fille entre en scène, prête à se donner à lui, mais sans douleur. Pédophilie et viol, mais ce n'est pas non plus de la subversion, sauf à considérer que ces interdits-là seraient également liés à des codes moraux qu'il serait humainement envisageable de transgresser. La provocation devient alors vulgaire, en plus d'être ennuyeuse. On ne cherche pas le sens, on a compris qu'il n'y en avait pas. On a juste envie de dire à Monsieur Bozonnet qu'il ne suffit pas d'oser beaucoup pour être subversif un peu, et qu'il y a même un certain snobisme à vouloir l'être à la Comédie Française - comme péter dans de la soie...
Je n'oublie pas cependant de préciser que, dans le rôle de la Femme, Cécile Brune est tout à fait remarquable de subtilité.
Mon conseil : si vous n'avez rien d'autre à faire, faites tout de même autre chose.
"Orgie", de Pier Paolo Pasolini
Forêts : Wajdi Mouawad
Un spectacle vivant !
(deux morts et un blessé grave)
Il y a eu
d'abord, au Stade de France, le Ben Hur de Robert Hossein,
où l'on apprend principalement que le Christ jouait au football
dans le désert d'Egypte et avait des pouvoirs de super-héros... : A
EVITER ABSOLUMENT !
Il y a eu ensuite, à la Comédie Française, un Lassalle qui tire ce qu'il peut d'Il Campiello, une pièce de Goldoni à mon sens sans beaucoup d'intérêt (où l'on démontre avec tout de même un brin de condescendance que les pauvres sont de grands enfants) : SI VRAIMENT VOUS N'AVEZ RIEN D'AUTRE A FAIRE...
Il y a aussi Quartett, à l'Odéon, sur une mise en scène de Robert Wilson et avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdès. C'était prometteur... Et si en effet Robert Wilson possède indubitablement le sens de la mise en beauté de l'espace scénique, si en effet Ariel Garcia Valdès est un comédien magnifique, et si en effet Isabelle Huppert, grande comédienne elle aussi, en fait toujours trop comme à son habitude - fâcheuse façon de jouer avec cet air de dire : "regardez ce que je sais faire et comme c'est compliqué" -, nous assistons au final à un spectacle creux qui laisse tout loisir d'admirer le fabuleux plafond du théâtre de l'Odéon enfin rénové : S'ABSTENIR AVEC FORCE.
Alors, courrez donc plutôt au Théâtre de
Malakoff. S'y joue jusqu'au 4 novembre, Forêts, un
spectacle écrit et mis en scène par Wajdi Mouawad, et joué avec
force et bonheur par une troupe de comédiens tous excellents.
Difficile de faire le synopsis de la pièce tant ce à quoi l'on
assiste est foisonnant. Imaginez cependant le long retour sur ses
origines d'une adolescente québécoise qui cherche dans son histoire
familiale, sur sept génération de femmes et de mères, une
explication à son mal-être ; une longue et éprouvante traversée
d'un siècle et demi d'Histoire, d'une guerre à l'autre, d'une
atrocité à l'autre, d'une histoire d'amour à l'autre, de vie donnée
en vie reçue sur un chemin jalonné par la folie et la mort.
Le trop n'est pas évité, et l'on pourrait dire que le spectacle qui
nous est donné à voir est trop violent, trop hystérique, trop
complexe et trop long, que la part de tragédie y est trop
importante, que les rebondissements y sont trop nombreux, que l'on
frise trop souvent le rocambolesque, que la mise en scène fait la
part trop belle aux effets de style, que tout est trop dit et trop
montré... si, de tout ce trop, l'on ne ressortait secoué, ébouriffé
et finalement enthousiaste. Imaginez donc que soit condensée en un
seul spectacle toute la tragédie des Atrides, que dans la même
pièce Atrée contraigne son frère, Thyeste, à manger ses douze
enfants, qu'Agamemnon, fils d'Atrée, sacrifie aux Dieux sa fille
Iphigénie, qu'Egisthe, treizième enfant de Thyeste, séduit
Clytemnestre, femme d'Agamemnon, puis qu'ensemble ils assassinent
ce dernier à son retour de Troie, puis qu'enfin, pousser par sa
soeur Electre, Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, tue sa
mère pour venger la mort de son père...
Oui, cela pourrait être trop si le tout n'était servi par une mise
en scène inventive et tendue, où rien n'est gratuit, où tout fait
sens, et des comédiens tous parfaits, chacun au service des autres,
du texte et du spectacle donné. Oui, il y faudrait surtout un grand
metteur en scène... et c'est justement cela qu'est - entre autres
choses - Monsieur Wajdi Mouawad (qui nous avait déjà enchanté il y
a quelques années en nous présentant un Les Trois Soeurs
aussi moderne que magistral). Forêts : ABSOLUMENT
IMMANQUABLE !!!
Hamlet [un songe] : Shakespeare / Lavaudant / Odéon
Hamlet comme dans un rêve
Etre ou ne pas être. Mourir, dormir...
Etre ou ne pas être Hamlet.
Jouer. Rêver peut-être.
Mais qui donc est Hamlet ? Que lui arrive-t-il ? Par quel sorte de désespoir est-il habité, hanté peut-être ? La folie tragique d'un prince, ou plutôt l'insupportable lucidité d'un homme ? Et pourquoi a-t-on le sentiment de n'en avoir jamais terminé avec cette pièce, comme d'un diamant qui nous fascine et dont chaque facette serait en elle-même le coeur impénétrable ?
Un diamant sur lequel beaucoup se sont cassés les dents, tant c'est un pari toujours très risqué que de prétendre donner à voir d'Hamlet une autre facette. Gageure que Georges Lavaudant a osée pourtant, et avec un grand bonheur. Et c'est donc sur un bel augure que l'Odéon rouvre enfin ses portes.
Mais avant d'en parler, un mot d'abord sur Hamlet. Dire simplement qu'entendre cette pièce est chaque fois, en soi, un immense plaisir, tant il y a entendre, tant on ne se lasse pas de sa poésie et de sa drôlerie, tant est profond son puits tragique, et tant chaque scène est un choc et chaque réplique un régal. Et tant il semble impossible enfin d'en avoir jamais fait le tour. Chaque fois, c'est aux tripes qu'elle nous saisit, et chaque fois ce sentiment d'une vérité révélée qui nous pénètre et nous remue. Et aussi, cette impression diffuse qu'on passe à côté de l'essentiel, qu'on n'a pas tout entendu, qu'il en reste encore qui nous a échappé.
Et c'est bien le seul reproche que j'aurai à émettre sur cet Hamlet que Georges Lavaudant nous présente : ce songe d'une tragédie qui file à toute allure devant nos yeux, ça va trop vite, il en manque, se dit-on, on n'a pas eu notre compte des mots sublimes de l'auteur. Mais ce n'est pas un reproche, juste un regret, ce goût diffus d'inachevé que laisse un rêve après que l'on s'est éveillé, cette frustration qui en est toute la saveur et qui persiste et nous accompagne au long de la journée, ce songe qui nous habite et nous hante parce qu'il a fait partie de nous et s'estompe déjà dans les brumes de la trivialité du réel.
Car c'est à cela, donc, que nous donne à assister cette représentation d'Hamlet, les songes d'un homme, Hamlet qui rêve la vie d'Hamlet, qui assiste en spectateur à sa propre tragédie, qui la joue et la met en scène aussi, la comédie d'un homme. Mise en abîme parfaitement maîtrisée, servie par une scénographie splendide et aérienne, et par un comédien, Ariel Garcia Valdès, magnifiquement omniprésent, central, le coeur du songe de lui-même : Valdès qui joue Hamlet qui joue Hamlet qui ne sait pas ce qui est réel. Etre, ne pas être, mourir, dormir, rêver peut-être... Valdès qui est Hamlet qui tient Hamlet à distance et en observe l'humaine tragédie. Parce que rêver, c'est à la fois être intensément et être à distance de soi, c'est la réalité et l'imaginaire qui s'imbriquent et deviennent indissociables de ce qui arrive et qui est inéluctable, et qui est le théâtre de la vie où nous sommes tous à la fois acteurs et spectateurs. Parce qu'est-ce qu'un rêve sinon la vie théâtralisé ? Et qu'est-ce que la vie, peut-être, sinon ce songe que nous faisons de nous-mêmes ?
Quel sens cela aurait de dire davantage que cela ? Voilà donc enfin du théâtre !
"Hamlet [un songe]" : Shakespeare / Lavaudant / Odéon
"La Maison des Morts" : ma critique
Quand Trop devient Creux
La vie des pauvres gens est un cauchemar - même leurs rêves sont marqués au fer blanc de leur indigence. Cela prend dix minutes pour comprendre le message et une heure et demi ensuite pour s'y ennuyer.
Ça raconte l'histoire d'une vie sans saveur, rythmée par l'horreur et la désespérance. Ça se passe dans une maison, sans doute l'une des petites maisons d'un petit village de campagne. La femme à la natte - c'est ainsi qu'elle est nommée - est d'abord une jeune femme. Elle vit avec ses parents. Employée de ménage dans une société, elle est malade et ne se rend plus à son travail. Elle va perdre son emploi. Ses journées sont faites de têtes à têtes, avec elle-même ou avec sa mère qui la couvre de son mépris. La mère préfère son fils, ou l'image qu'elle a gardé de son fils plutôt, car celui-ci a perdu son boulot et son épouse, et a sombré dans l'alcoolisme. La femme à la natte se fait sauter sans joie et sans amour par un voisin. Et aussi par son père, un homme bourru et pétomane. Grâce, légèreté et délicatesse.
Et ça continue ainsi. Elle tombe enceinte - on imagine assez bien qui est le père. Le mari de la voisine meurt d'avoir été trop haï par sa femme, la voisine. Puis elle devient employée de maison chez une femme riche, maniaque de propreté et qui l'exploite outrageusement. Un travesti se fait tabasser (sic !). Elle tombe amoureuse, enfin, juste le temps pour l'élu de son coeur de mourir sous ses yeux. Son fils est entré dans l'adolescence maintenant, il n'a pas de "coucougnettes" et demande à sa mère de l'aider à mourir, si elle l'aime. Elle le tue, donc. Puis elle vieillit encore. Rien ne lui arrivera plus. Aucune lueur d'espoir, ni pour elle ni pour le public.
Ha oui, durant tout le temps de la pièce, défilent sur un écran lumineux des commentaires sur les personnages, des considérations climatiques, des aphorismes... Point de mise en scène, mais des comédiens auxquels ont ne peut rien reprocher : ils sont plutôt excellents et Catherine Hiegel est, comme toujours, impressionnante.
Au final, Philippe Minyana, l'auteur, sera parvenu à montrer à quel point l'indigence n'est pas l'apanage des seuls pauvres gens.
"La Maison des morts", de Philippe Minyana, mise en scène de Robert Cantarella, avec Catherine Hiegel - au théâtre du Vieux Colombier jusqu'au 11 mars 2006.
"Le Roi Lear" : ma critique
Un Roi Lear mou du genou
Heureusement, il y a Shakespeare !... Et les ateliers Berthier, qui offre une toile de fond de rêve à tout décor. Il y a aussi Michel Piccoli, un peu cabot parfois, mais on peut beaucoup pardonner à un comédien d'une telle envergure. Pour le reste, on parvient à s'ennuyer - ce qui pour le coup est une prouesse lorsqu'il s'agit de dire un texte de Shakespeare.
Le Roi Lear est vieux. Il décide de partager son royaume et son pouvoir entre ses trois filles, ne leur demandant pour prix de leur dot que de les entendre lui déclarer la ferveur de leur amour filial. Prenant le contre-pied de ses deux ainées qui quant à elles s'empressent de flatter la vanité du vieux roi, Cordelia, la cadette et la préférée, se contente cependant de lui déclarer très honnêtement et très respectueusement ses devoirs de fille, dont celui d'aimer son père ne serait pas le moindre. Lear, outragé, s'emporte, déshérite, renie et chasse l'impudente, ainsi que tous ceux qui prétendent prendre son parti. Mais il ne lui faudra pas long avant qu'il ne réalise son erreur. Apparaît bientôt la duplicité avide des deux aînées, qui n'ont de cesse que de réduire à la portion congrue l'influence et les prérogatives d'un père vieillissant, qu'elles jugent gâteux, irresponsable et surtout encombrant. Lear est peu à peu repoussé hors de chez lui, d'abord, puis hors du coeur de ses filles, puis hors de son propre esprit (il sombre dans la folie), puis hors de son royaume, avant d'être enfin expulsé de la vie elle-même par l'accumulation des drames qui se nouent au cours de cette lente agonie d'un roi, d'un père et finalement d'un homme.
Mais voilà, André Engel, le metteur en scène, a fait le choix de sortir la pièce de son contexte. Pourquoi pas d'ailleurs, c'est le propre du théâtre que de pouvoir tout s'autoriser. Mais s'il s'agissait de mettre en exergue la contemporanéité d'un texte, on se demande alors pourquoi ne lui avoir fait remonter le temps que jusqu'aux années 30 et ainsi, de fait, libérer la pièce d'un passé pour mieux l'enfermer dans un autre ? Au final on se retrouve écartelé entre le temps de l'auteur et du texte original, le temps du metteur en scène et d'un texte adapté et redécoupé pour servir son propos, et notre propre temps présent de spectateurs. Et c'est l'effet inverse de ce qui a été voulu qui se produit, on se retrouve à distance, en train de regarder une pièce par-dessus ce temps-écran créé par la mise en scène. Et peu à peu, dans cette distance, tenu à l'écart de ce qui se joue, l'on finit par gentiment s'ennuyer.
Pas tout à fait cependant. D'abord, et heureusement, il y a Shakespeare, dont tout le génie réside bien en ceci qu'il parvient malgré tout à se faire entendre, même à cette distance et même en dépit d'une sonorisation qui parfois (en tout cas passés les premiers rangs) rend difficilement audibles les comédiens. Et puis demeure un décor particulièrement réussi, qui tire profit à plein de la magie d'un lieu, ces ateliers Berthier où l'Odéon a pris des quartiers qui ne seront finalement pas provisoires - et c'est tant mieux. Demeure également une mise en espace qui, jouant intelligemment de ce décor, parvient à accompagner plutôt très harmonieusement Lear dans sa longue déchéance. On regrettera cependant quelques artifices auxquels le metteur en scène, comme tant d'autres, n'a pas su résister : explosions brutales et fusillades nourries, très réalistes mais dont la soudaineté et le niveau sonore ne parviennent à tirer le spectateur de son éventuelle torpeur que pour mieux l'y replonger. Ce n'était pas vraiment nécessaire.
"Eldorado" : ma critique
Eldorado : une pièce de Marius von Mayenburg, mise en scène par Thomas Ostermeier - au théâtre Les gémeaux (Sceaux) du 4 au 8 janvier 2006 - spectacle en allemand sur-titré.
Anton est sur la pente ascendante de la réussite sociale : un bon travail, la place du patron qui lui tend les bras, une femme qu'il aime et qui l'aime, une jolie maison avec jardin que son salaire copieux lui permettra sans aucun doute de payer, le projet de fonder une famille... Mais, sur cette pente savonneuse, Anton trébuche et glisse : mis à la porte par son patron, un promoteur sans scrupule, qui spécule sur la guerre et la dévastation pour faire de l'argent, incapable d'avouer à sa femme qu'il a perdu son poste et la remise en cause de leurs aspirations, il s'enferme dans son mensonge et s'y enfonce chaque jour davantage. Il feint de continuer d'aller travailler, s'appliquant à extorquer des fonds à sa belle-mère pour conserver à sa femme et à leur futur enfant le train de vie auquel ils avaient cru un moment pouvoir accéder. L'impasse, bien entendu, est au bout du chemin.
Un texte prometteur, une mise en scène alléchante, un décor osé, des comédiens inspirés... et, pourtant, on reste sur sa faim.
Sans doute d'abord parce que la pièce elle-même est inégale, un texte ryhthmé mais pas tout à fait abouti, au propos acéré mais parfois brumeux. Mais surtout parce que Ostermeier, qui avait il y a peu proposé une mise en scène aussi trash que flamboyante de La Maison de Poupée d'Ibsen, a semblé là choisir sciemment de brider sa nature et ses élans, renonçant à en faire trop.
On voudrait que la folie gagne, que l'hystérie aille crescendo et nous emporte, mais non, exceptée une scène très réussie où Anton perché sur une armoire sombre dans le tourbillon de son délire, tout demeure parfaitement contenu et maîtrisé, laissant tout loisir au spectateur de ne pas se sentir trop impliqué dans la tragédie un peu terne qui se joue là-bas. Au final et faute d'énergie, cette pièce hyper-réaliste, qui évoque les désastres provoqués par une société cynique dont le credo supérieur est la réussite individuelle, perd de sa puissance et finalement de son sens. On en ressort avec des regrets.
"Grain de Sable" : à ne manquer sous aucun prétexte !

Ça s'appelle Grain de
Sable
C'est sur un texte de et avec Isabelle Janier
Ça se passe au Petit Hebertot
C'est du 10 janvier au 4 mars 2006
Et je n'ai finalement pas envie de vous en dire beaucoup plus,
simplement vous laisser découvrir et puis être emportés...
Juste ceci cependant, et en pesant mes mots : une soupière
d'émotion pure, depuis le rire jusqu'aux larmes, servie frappée par
une comédienne exceptionnelle. Du spectacle Vivant !
Vous aimerez, n'en doutez pas. Non, vous allez adorer !
Ne réfléchissez plus, on s'en fiche que vous soyez fatigués en ce
moment, que vous n'ayez aucune soirée de libre, que vous n'alliez
jamais au théâtre...
Alors ne tortillez pas du cul, décrochez votre téléphone
maintenant, réservez maintenant et puis allez-y
!
Grain de
sable
19h - relâches les dimanches et lundis
LE PETIT HEBERTOT - 78 bis bld des Batignolles - Paris 17°
Réservation : 01 43 87 23
23
... une actrice magnifique,
intelligente... C'est le triomphe de la vie. (Le Figaro - Armelle
Héliot)
... on sort fasciné, bouleversé... Quand le théâtre parvient à
sublimer la vie. (Telerama - Fabienne Pascaud)
... la grâce d'une comédienne lumineuse... C'est simplement
bouleversant. (L'Humanite - Jean-Pierre Han)
... la force du caractère d'une comédienne illuminée par la grâce.
(Zurban - Cécile Pillet)
... une leçon d'espoir et d'amour... elle est digne et belle. (Le
Journal des Spectacles - Marie-Laure Atinault)
... tellement captivant que nul regard ne peut s'en détacher... (En
Coulisse - Jean-Marie Couvet)
"L'Annonce faite à Marie" : ma critique
De Paul Claudel. Mise en scène de Christian Schiaretti. Au théâtre des Gémeaux (à Sceaux) jusqu'au 4 décembre 2005.
Violaine, fille aînée et aimée de Anne Vercors, riche propriétaire terrestre champenois, deviendra une sainte. Elle aime et vénère son père. Elle pardonne à Pierre de Craon, l'homme qui jadis avait abusé d'elle, devenu par la suite lépreux et bâtisseur de cathédrale. Elle aime Jacques à qui elle est donnée par son père lorsque celui-ci décide de partir en pèlerinage pour Jérusalem. Elle aime sa soeur, Mara, moins jolie qu'elle et surtout moins aimée, qui la déteste et qui aime Jacques. Compatissant au malheur de Pierre de Craon, elle l'embrasse, devient lépreuse à son tour (lui guérira), est abandonnée par Jacques qui la chasse du domaine et épouse Mara la méchante. Le nourrisson de Jacques et Mara meure et Mara, au désespoir, mène son petit cadavre à la lépreuse qui ressuscite l'enfant (c'est le soir de Noël !). Puis elle meure, assassinée par une soeur définitivement consumée par la jalousie. Et voici donc Violaine qui termine son ascension vers la sainteté...
Une pièce dont le propos, on l'aura compris, est essentiellement d'ordre religieux, qui oppose deux soeurs, l'une qui a tout et y renonce pour l'amour de Dieu et de son prochain, l'autre qui n'a rien, dévorée par l'envie et ses passions. Une pièce qui nous apprend qu'importe peu le bonheur terrestre en regard de l'amour de Dieu, que vivre c'est travailler parce que c'est nécessaire et mourir parce qu'il faut rendre à Dieu cette vie qui lui appartient. Une pièce où les hommes parlent de Dieu, donc, et pour ma part j'affirme une préférence sans ambiguïté pour les tragédies grecques où ce sont les dieux qui parlent des hommes et les regardent vivre, s'aimer et se haïr, se laisser emporter par leurs passions vers un destin qui demeure inéluctable.
Il reste que le texte est magnifique, et vous emporterait facilement dans sa musicalité pour peu qu'on eût laissé aux comédiens le soin de le dire plutôt que le ânonner. Car là donc est le reproche qu'on peut faire à ce spectacle, par ailleurs d'une grande beauté, ce phrasé saccadé ou emprunté, décalé le plus souvent, que les comédiens ont de dire le texte et qui fait que bien souvent on n'en distingue plus la forme, les reliefs d'une langue magnifique.
Pourtant, au-delà du sens de la pièce, qui inspirera certains et laissera de marbre les autres, la mise en scène, les décors et les jeux de lumières laissent le souvenir de tableaux de toute beauté, souvent féeriques, au travers desquels les personnages évoluent comme sur un fil, comme dans une seule dimension, soit de haut en bas (lorsqu'il s'agit de s'élever vers Dieu ou au contraire de se tourner vers les hommes), soit d'avant en arrière (lorsqu'il s'agit de partir au loin ou de revenir au domaine), soit de gauche à droite (lorsqu'il s'agit de traverser le temps). Et l'immobilité est réservée à ces moments où il s'agit d'aimer, de prier ou de se recueillir.
Oui, il aurait fallu autoriser les comédiens à se laisser porter par le texte, se laisser porter à sa hauteur comme à celle de cette mise en espace et en lumière (en musique aussi, bien que je sois là plus dubitatif) qui aurait mérité un résultat d'une toute autre envergure.
"Oh les beaux jours" : ma critique
A la Comédie Française, jusqu'au 14 janvier 2006. De Samuel Beckett, avec Catherine Samie et mis en scène par Frederick Wiseman.
Le propos de la pièce est universel, comme toujours avec Beckett : que faire avec ça, la vie ? que faire en attendant la mort ? ...ou Godot ? que faire de notre existence et comment passer les jours, l'un après l'autre ?
Ici, une femme, Winnie, prise dans le sable, d'abord jusqu'au torse, puis jusqu'au cou, prisonnière de sa fragile condition humaine, n'ayant à sa disposition pour passer les jours que les phrases qu'elle peut penser et dire, un sac contenant quelques objets pour faire, et un homme pour l'écouter dire et la regarder faire, Willie, son compagnon qui n'est pour elle qu'une présence assez lointaine, mais qui lui permet de ne pas se sentir tout à fait seule.
Et chaque jour, Winnie se réjouit de pouvoir dire et faire, de pouvoir être regarder et écouter, même s'il y a si peu à dire et à faire qu'on redit et refait chaque jour peu ou prou les mêmes mots et les mêmes choses. Elle se réjouit de vivre, malgré tout, malgré le sable qui la prive chaque jour un peu plus de sa liberté de mouvement, et restreint chaque jour un peu plus son petit univers.
C'est une situation on ne peut plus tragique. Et ce contraste entre cette femme qui se réjouit très vélléitairement de sa condition et le tragique de cette condition, sa finitude, qui est la nôtre aussi, ce contraste devrait pour le moins provoquer en nous de puissantes émotions, depuis le rire jusqu'aux larmes.
Mais d'émotion il n'y en a point, ou si peu. Catherine Samie est, comme toujours, splendide, parfaite... trop parfaite sans doute, au point que la prouesse technique de la comédienne prend le pas sur l'émotion. On n'y est pas. La distance entre elle et nous est trop grande. Trop grande aussi parce qu'elle évolue - ce n'est pas le mot ici -, elle s'incarne dans un décor sans âme, assez laid en vérité et très artificiel, qui plutôt que de placer la comédienne au niveau du sol et du public l'élève au-dessus de l'un et de l'autre, l'éloignant, mettant une distance là où ce qui nous sépare devrait se réduire jusqu'à nous oppresser.
Au final, la pièce manque son but. On applaudit Catherine Samie pour ce qu'elle a donné, avec passion sans doute, avec une virtuosité qu'on ne peut lui enlever, mais on est resté froid, comme tenu à distance... alors que toute la pièce repose sur le principe de l'attraction, l'attraction terrestre qui nous suce et nous empêche de nous mouvoir librement et finalement de nous élever, l'attraction de la mort qui pèse inexorablement sur toute vie et nous terrifie, l'attraction enfin qui s'exerce en chacun de nous et nous rapproche les uns des autres qui partageons le même destin de l'existence terrestre.
Je ne me suis pas senti en empathie avec Winnie, dont le destin m'a laissé froid alors qu'il n'aurait pas dû, et de ce fait, en dépit de toutes ses qualités, et d'abord le texte, cela fait un spectacle raté. Dommage.






